• Dans de drôles de draps

    Reprise des Plumes d'Asphodèle avec les mots : Regard, secret, main, larrons, tiroir, drap, couverture, partager, (se) tramer, connivence, confident, bêtise, proche, rival, neige, empathie, ensemble , amants (au pluriel), nacrer, nomade, noir.

    Attention, aujourd'hui j'ai fait long.

    Ce jour-là je devais me rendre chez des amis. J'avais fait la bêtise de partir sans vérifier la météo. Résultat, profitant de ce moment d'égarement, la neige, de connivence avec la nuit manifestement décidée à être encore plus noire que d'habitude, se mit à tomber drue. Ces deux larrons (enfin larronnes) m'incitèrent à m'arrêter dans ce qu'il est coutume d'appeler un "hôtel de charme". Pour tout dire, bien qu'aveuglée par la poudreuse qui nacrait l'endroit, j'avais un peu l'impression de débarquer dans l'Auberge Rouge chère à Fernandel. N'ayant pas l'intention de rester dans ma voiture au risque d'être transformée en Magnum vanille/fraise géant, j'avalai ma salive, pris mon courage à deux mains et à deux pieds, constatai que bien entendu le réseau ne passait pas et me lançai, vaille que vaille, à l'assaut de ce repaire qui semblait recéler son pesant de secrets.

    Le regard un peu oblique du clone de Françoise Rosay me cueillit au-dessus du comptoir.  Je croisai les doigts en espérant ne pas rencontrer la partie masculine de ce couple d'amants infernaux.

    J'exposai mon cas et lorsque la main de l'aubergiste se dirigea vers le tiroir sous la caisse, je me sentis en totale empathie avec le moine du film. Si elle sortait un couteau, j'étais prête à prendre mes jambes à mon cou.

    Mais elle me présenta une bête clé. Ouf ! Il allait falloir que je mette mon imagination de côté si je ne voulais pas passer ma nuit à faire les cent pas.

    Chambre 13, bien sûr que pouvais-je espérer d'autre ? Avant de m'y risquer, je demandai d'une voix timide s'il me serait possible de grignoter un petit quelque chose, si possible autre chose que de la chair humaine pensai-je in petto ?

    Elle me précéda dans la salle à manger, enfin si l'on peut appeler ainsi un ensemble hétéroclite de tables, chaises, bibelots, bimbeloterie et dinanderie, le tout écrasé par un plafond qui était si proche qu'on aurait dit un plancher. La pièce était tellement sombre que j'eus bien du mal à trouver ma bouche pour y enfourner une curieuse omelette nature un brin élastique, j'avais préféré décliner la proposition d'une omelette aux champignons, allez savoir si une amanite nomade n'aurait pas pu s'y glisser.

    Bref, cette auberge côté ambiance était une digne rivale des romans gothiques du XIXème siècle. Et il me restait encore à découvrir ma chambre. Je m'attendais au pire et je n'allais pas être déçue, car autant le dire il s'en tramait de belles dans la chambre 13.

    Je tournai la clé dans la serrure et me faufilai dans la chambre telle une petite souris entrant par une chatière, et là surprise ! La chambre était toute douillette, très romantique avec un grand lit à baldaquin, une charmante table de nuit, un secrétaire en bois de rose avec sa chaise assortie et un très curieux confident installé près de la fenêtre et drapé d'une couverture écossaise, fenêtre qui s'ouvrait sur une lune trop ronde pour être honnête. N'ayant pas envie de partager mon intimité avec elle, je me hâtai de fermer les épais double-rideaux d'un beau velours moiré. Au vu de la chambre, je m'attendais un peu à tomber sur une salle de bains spartiate avec broc et cuvette en porcelaine, mais non, je restai bouche bée devant la moderne douche à l'italienne.

    Voilà que l'Auberge rouge se transformait en hôtel 4 étoiles, je sentis toute la tension qui s'était accumulée depuis mon arrivée s'évaporer. Une bonne douche et hop au lit entre des draps qui sentaient bon la lavande et sur un matelas juste ferme comme il fallait. Avec un soupir d'aise je fermai la lumière et les yeux.

    Quelque chose me tira de mon sommeil, un coup d'œil à mon réveil de voyage me confirma, comme il fallait s'en douter, qu'il était minuit. Je me pétrifiai, à l'écoute. Qu'est ce qui avait bien pu me réveiller.

    Un rire, un frôlement contre ma jambe. Je poussai un glapissement et j'arrivai à, simultanément, allumer la lumière, sauter hors du lit, chausser mes lunettes et me plaquer contre le mur, enfoncé Speedy Gonzales ! Le cœur battant, je passai la chambre aux rayons X, celle-ci me parut trop innocente pour être honnête.

    A nouveau, un petit rire et, en même temps que mes cheveux, je vis le drap du lit et la couverture du confident se dresser.

    Paf, je me retrouvai sur les fesses, des papillons noirs passaient devant mes yeux, bref, j'étais à moitié tombée dans les pommes.

    Le drap et la couverture s'approchèrent et j'essayai désespérément de me fondre dans le mur, façon passe-muraille. Ils s'abaissèrent à mon niveau, les plis devant mon visage faisaient comme un large sourire. Pas possible ces deux pièces de tissu se payaient ma fiole ! Le courage me revint et je me remis sur pied, les deux compères accompagnèrent mon mouvement.

    "Bonjour" froissa le drap.

    "Bienvenue" chiffonna la couverture.

    "Euh" balbutiai-je.

    "Quelle éloquence" frippèrent-ils avec un bel ensemble.

    Bon, je n'allais pas laisser ces chiffons continuer à se moquer de moi, d'autant qu'ils paraissaient somme toute plutôt amicaux.

    "Bonjour, à qui ai-je l'honneur ?" m'enquis-je aimablement.

    "Dranne" boulocha le drap avec une jolie voix flutée de demoiselle.

    "Joakilt" pelucha la couverture d'un timbre bien mâle.

    "Fantômes itinérants de notre état" ourlèrent-ils d'un seul fil.

    "Fantômes itinérants" m'étonnais-je "je croyais que les fantômes étaient attachés à un lieu."

    "En principe oui" effrangea Joakilt "malheureusement la tenancière de cette gargote nous a arrachés à notre château écossais."

    "Pour tout dire" effilocha Dranne "elle nous a honteusement volés. Nous avons été obligés de la suivre de place en place et nous végétons maintenant ici. Pourriez-vous nous aider à reprendre notre envol en toute discrétion?"

    "Après m'avoir à moitié fait mourir de peur, vous ne manquez pas d'air" m'insurgeai-je.

    "Toutes nos excuses, gente dame" raccommoda Joakilt "mais nous manquons cruellement de distraction."

    "C'est avec plaisir que je vous aiderais, mais vous êtes un peu encombrants, je ne vois pas comment je pourrais vous faire passer en douce devant la patronne."

    Mes deux nouveaux amis se firent ce qui ressemblait un clignement d'œil, bien que ce soit un peu difficile à percevoir au milieu de tous leurs plis.

    "Nous avons une petite idée" tricotèrent-ils à nouveau en chœur.

    J'aurais du me méfier de leur idée car le petit jour me trouva au volant de ma voiture, couverte de neige et grelottante. Bon d'accord Joakilt se lovait sur mes genoux et Dranne s'était muée en écharpe, n'empêche que descendre d'un premier étage accrochée à des drap et couverture noués ce n'était plus de mon âge !

    Et tandis que mes deux nouveaux compagnons riaient du mauvais tour joué à l'aubergiste, je me demandais bien ce que j'allais pouvoir faire d'eux. Wait and see comme on dit en Ecosse !

     Merci à ceux qui sont arrivé jusqu'à la fin de ma petite histoire et si vous vous interrogez sur les prénoms de mes fantômes sachez que Sainte Anne et Saint Joachim sont les saints patrons des couturier(e)s.


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  • Commentaires

    1
    Samedi 25 Octobre 2014 à 09:01

    Mais oui, j'ai lu jusqu'au dernier petit fantôme ! Très drôle, cette référence au film. Et je te vois bien quittant les lieux en "désescaladant" du premier étage le long du drap et de la couverture.

    Quelle est l'adresse de cette charmante auberge "de charme" pour une réservation un prochain w.e. ? Je demanderai la chambre... 13 naturellement.

    Amitiés de Délires ^!^

    2
    Samedi 25 Octobre 2014 à 11:13

    Et comme ça va être Halloween, une nuit dans cette auberge ça risque d'être chaud !

    3
    Samedi 25 Octobre 2014 à 11:54

    Joli ! j'aime beaucoup ; une mention spéciale pour les deux fantômes itinérants et bavards !

    4
    Samedi 25 Octobre 2014 à 13:21
    croc

    Ah que oui, que l'ai lu jusqu'au bout, j'ai eu le coup de foudre pour tes deux fantômes.

    5
    Samedi 25 Octobre 2014 à 14:14

    Bien sur que je suis allée jusqu'au bout je n'en ai pas perdu une miette ou plutôt le moindre fil .

    Bon week end 

    Bisous 

     

    6
    Asphodèle85
    Samedi 25 Octobre 2014 à 15:00
    Asphodèle85

    Ha ha ! Excellent ! Franchement, je ne l'ai pas trouvé long du tout tellement c'est palpitant et bien mené ! On voudrait bien savoir comment elle va s'en "découdre" des ces deux mouchoirs !!!sarcastic Collants les fantômes !!! A l'approche d'Halloween, c'est une bonne entrée en matière, pas scabreuse, très bien ! yes

    7
    Samedi 25 Octobre 2014 à 15:37

    Merci à toutes d'avoir lu mes élucubrations jusqu'au bout. Je n'avais pas spécialement pensé à Halloween en l'écrivant, mais effectivement, ça tombe pile poil. Quant à mes découdre de ces deux chiffons je crois que ça ne va pas être simple, ils ont l'air de "revenants" à court ou moyen terme.

    8
    Samedi 25 Octobre 2014 à 19:26
    Eeguab

    happyTrès joliment amenée, cette histoire de fantômes sympathiques et exilés.

    9
    Samedi 25 Octobre 2014 à 23:23

    Eh bien, pas de problème pour arriver à la fin de l'histoire. Mais je me demande bien ce que tu vas faire de tes deux fantômes.  Pas de doute, il y aura une suite, n'est-ce pas ?

    Bises.

    10
    la flllibust
    Dimanche 26 Octobre 2014 à 08:53

    Oh ! c'est trop chouette cette histoire, je vais l'imprimer, elle pourrait être lue au coin du feu, à mes petits enfants, merci c'est très drôle, ça fait du bien, et même long, on ne s'en aperçoit pas

    11
    Dimanche 26 Octobre 2014 à 10:58

    @ Eeguab : Merci, je me rends compte que j'ai du oublier le mot nomade, ce sont donc de sympathiques fantômes nomades

    @ Nathie : Je crois bien que tu n'as pas tort, il y a des chances qu'ils réapparaissent ces deux là

    @ Le Flibust : Merci, c'est un très joli compliment que tu me fais là, je ne sais pas trop par exemple si l'allusion à l'Auberge Rouge va parler à la jeune génération

    12
    momo
    Dimanche 26 Octobre 2014 à 11:25

    au début on est sûr que tu vas en découdre avec cette aubergiste un peu piquée

    mais de fil en aiguille,

    tu brodes, tu bordes, et par un biais finement ourlé

    tu passes à travers les mailles de son filet

    tu te faufiles  tu te coulisses

    et tu files à l'anglaise

    emballée dans un kilt écossais!

    ....ouah! bravo!...trop  forte!!!... :-)

     

    13
    Dimanche 26 Octobre 2014 à 11:30

    Merci Momo d'ajouter autant de verbes de couturier, voilà qui me sera utile si ces deux zigotos ont l'intention de venir à nouveau me visiter. Quant à l'aubergiste, je ne m'y serais pas frottée. Nous n'avons pas accès à ton texte ni à ton site, voilà qui est frustrant !

    14
    Valentyne
    Dimanche 26 Octobre 2014 à 12:33
    Très drôle et surprenant :-) j'ai adoré le passage sur les clins d'œil des fantômes :-)
    15
    Dimanche 26 Octobre 2014 à 16:07

    Merci. Pas facile à percevoir un clin d'oeil lorsque l'interlocuteur est plissé comme un sharpei

    16
    Nunzi
    Dimanche 26 Octobre 2014 à 17:17
    Nunzi

    Les fantômes, il n'y a pas plus collants ! Les fantômes écossais sont sans doute les pires : ils revendiquent leur nationalité constamment. S'ils avaient pu voter, l'Ecosse serait indépendante aujourd'hui.

    17
    Sharon et Nunzi
    Dimanche 26 Octobre 2014 à 17:18
    Sharon et Nunzi

    Pour la sortie en toute discrétion, on repassera....

    18
    Dimanche 26 Octobre 2014 à 17:25

    @ Sharon et Nunzi : Manifestement vous avez eu une mauvaise influence sur moi, me voilà avec des fantômes écossais sur les bras ! Pour ce qui est de la sortie, dans la mesure où personne ne s'est lancé à notre poursuite on peut penser que la neige a amorti le choc et le son

    19
    Dimanche 26 Octobre 2014 à 17:28

    Même si tu te trouves dans de beaux draps, je ne pense pas que tu files du mauvais coton sarcastic

    20
    Jean-Charles
    Dimanche 26 Octobre 2014 à 20:09
    Jean-Charles

    Finalement il y a hôtel de charme et hôtel de charme... Mais pour celui à qui je pensais l’œil de Françoise Rosay autant qu'il m'en souvienne  n'est pas des plus... cependant en tenancière !


    Mais revenons à nos fantômes ils sont plutôt sympathiques ceux-là, en tout cas aller jusqu'au bout n'a pas été difficile.

    21
    Dimanche 26 Octobre 2014 à 20:56

    les draps qui boulochent et les couvertures qui peluchent c'est fantomatique

    22
    Lundi 27 Octobre 2014 à 12:50
    Cocinnelle

    Merci d'être passée sur mon blog, Martine ! Alors, tu les as ramenés en Ecosse ? Bonne semaine.

    23
    Mardi 28 Octobre 2014 à 13:10
    DDD59

    Mais quelle imagination, je ne me suis pas lassée de te lire, j'étais même avide de tes mots!!!

    Je ne rentrerai plus dans mon lit de la même façon désormais et si mon mari devait me surprendre en grande conversation avec ma couette, je te l'enverrai afin que tu lui expliquesyes

    Bravo Martine et merci.

    Bisous

    Domi.

     

    24
    Mardi 28 Octobre 2014 à 15:32

    @ Martine : Mi-laine, mi-coton quoi

    @ Jean-Charles : Françoise Rosay était une sacrée personnalité et merci pour mes fantômes

    @ Eva : C'est surtout du boulot pour l'aspirateur

    @ Coccinelle : Pas de quoi !  Nunzi m'incite aussi à les rapatrier en Ecosse, je vais vois si je peux faire un détour

    @ Domi : Ouille, désolée Monsieur Dominique, veuillez m'excuser pour le dérangement

    25
    Marie et Anne
    Mercredi 29 Octobre 2014 à 07:49

    une joli histoire de fantôme écossais. J'aime beaucoup!

    26
    Mercredi 29 Octobre 2014 à 09:41
    Quel savoureux récit. Je me suis régalée. La suite, la suite.......
    27
    Mercredi 29 Octobre 2014 à 19:48

    Trop mignons ces petits fantômes...


    Françoise Rosay, mais qui connaît encore Francoise Rosay de nos jours?


    bravo pour ce long texte du coup prise par l'histoire je n'ai pas vu les mots...

    28
    Jeudi 30 Octobre 2014 à 19:12

    @ Marie et Anne : Une histoire de fantômes pour des sorcières

    @ Isabel : Je crois qu'en effet une suite va s'imposer, je les attends de pied ferme ces deux loustics

    @ Célestine : L'Auberge Rouge est quand même un sacré classique, j'espère que cette grande dame n'est pas trop oubliée. Du côté des mots je crois qu'il manque le nomade

    29
    Dimanche 2 Novembre 2014 à 07:47

    une belle histoire qui colle bien avec le nom de ton blog, merci pour ce bon moment que j'ai passé ici

    30
    Dimanche 2 Novembre 2014 à 17:15

    Merci Cath

    31
    Lundi 17 Novembre 2014 à 11:42
    ceriat

    J'ai adoré ta petite histoire de fantômes. smile Très beau texte. smile

    32
    Vendredi 21 Novembre 2014 à 17:21

    @ Ceriat : Merci pour mes fantômes textiles

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